Fuir les assauts du routier ivre (Photo S4M Studio – Samuel Mussolin)

Fuir les assauts du routier ivre (Photo S4M Studio – Samuel Mussolin)

25 août 2019 3 Par nadine-moncey

Quelques heures déjà que je roule sur l’autoroute. J’ai quitté la plage juste après le repas de midi. La route n’en finit pas pour rejoindre mon chez-moi. La nuit ne va tarder à faire son apparition. Mon GPS m’oriente vers la prochaine sortie. Je m’engage sur la départementale. Tout est désert, ici. Zut, mon volant m’échappe des mains. Sûre que c’est une roue crevée. C’est bien ma chance. Un semblant d’aire de stationnement, je vais m’y garer. Cool…

Effectivement, pneu arrière gauche bel et bien à plat. Que faire ? Comment changer une roue ? Je ne l’ai jamais fait. Je ne me vois pas serrer le cric, je n’ai pas de poigne. Et encore moins soulever le pneu. Allez, téléphone portable. Je vais chercher du secours. Pas de réseau ! La poisse. Allons-y pour la carte routière. Un village pas trop loin a priori. Ouste les escarpins, place aux baskets. Avec ma petite robe d’été moulante, ce sera du meilleur effet. Je récupère les clés de contact et en avant.

Quel est ce bruit ? Un coup d’œil dans le rétro depuis le siège conducteur sur lequel je suis assise. Un semi-remorque qui se positionne derrière ma voiture. Boucan d’enfer. Pas de chance, le gars au volant, c’est l’espèce d’individu qui était dans le bar où je me suis arrêtée tout à l’heure. Pas très ragoûtant. La cinquantaine, ventru, les cheveux très bruns, le visage bouffi. En plus, la façon dont il m’a scrutée là-bas. Pas rassurant. Je m’enferme. Oui, le genre de personne à ne pas croiser le soir au coin d’un bois. Et pour le coup, on y est presque. J’attaquerai ma petite marche lorsqu’il sera parti.

Bon, qu’est-ce qu’il attend pour redémarrer ? Ça fait bien un quart d’heure qu’il est là. J’espère qu’il ne compte pas passer la nuit ici. Il descend de la cabine. Il approche. Hou, les yeux brillants ! Et une bouteille d’alcool fort à la main ! Ça promet.
— Alors, on a un pneu crevé ? Je peux vous aider.
— J’attends un garagiste.
— Tu m’prends pour qui ? Arrête tes salades ! Un garagiste à c’t’heure-ci ? Tu comptes lui faire quoi en échange ? Je veux bien te servir de garagiste, si le cœur t’en dit.
Je suis terrifiée. Mes mains tremblent. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. Je n’ai plus de voix et ne sais où poser mon regard.
— Descends ou j’te la massacre, ta tire !
La trouille ! Mon corps entier est pétrifié. Il fait le tour de ma voiture. Le voilà qu’il l’ébranle. J’espère qu’il n’aura pas la force de la basculer. Il n’arrête pas de porter sa bouteille à la bouche et ça boit à plein goulot. Il est totalement ivre. Et son sourire machiavélique. Il titube. Il se raccroche au pare-chocs. Quel calvaire. Je sens la transpiration dégouliner tout au long de mon être.

Il abandonne, on dirait. Il va s’asseoir au pied d’un arbre à une dizaine de mètres. Un peu de répit. Vu ce qu’il a bu, il doit avoir besoin de cuver. De toute façon, je ne peux guère entreprendre quoique ce soit, là. Je me demande comment ça va se terminer tout ça. On dirait qu’il s’endort. Son sommeil est-il suffisamment lourd pour que je tente une sortie ? Je crois qu’il vaut mieux ne pas perdre de temps. Téléphone portable, petite laine, barres chocolatées et bouteille d’eau, au cas où. Un déplacement côté passager et hop, en silence, ouverture de la portière et direction les fourrés !

En avant, dans la forêt qui s’assombrit de minute en minute. Marcher oui, mais sans savoir vraiment où je pose mes pieds, c’est compliqué. Même si le ciel est encore un peu teinté, j’avance, mais vers quel but ? Mon ventre est crispé. Aller sans se retourner, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Les bruits de la forêt, difficile de les apprécier vu le contexte. Pareil concernant les odeurs d’essences végétales. Elles n’apaisent guère mon anxiété.

Un chemin à gauche. Il faut que je m’en éloigne. Il doit prendre naissance là où les véhicules sont garés. S’il se réveille, qu’il le voie, il va l’emprunter et en un quart de tour me rattrapera. Pas bon tout ça. Qu’est-ce que ce frôlement près de moi ? Vite, accroupie ! J’attends. Mes jambes flageolent. Ma respiration fait trop de bruit. Il va m’entendre.

Un hurlement ! Il a dû découvrir que j’ai quitté ma voiture. Les coups de klaxon vengeurs ! Au moins, je sais où il est. Donc, plus loin que je ne le craignais. Je vais continuer à avancer en m’écartant encore davantage du chemin et je verrai bien où j’atterris. Et le téléphone ? Toujours pas de réseau. Quel coin paumé ! Me retrouver là, dans la pénombre, dans un bois, seule et avec la peur au ventre redoutant d’être poursuivie, charmant retour de vacances ! Ces buissons qui me griffent les jambes, ces arbres qui entravent mon parcours, je n’en peux plus.

Une petite route face à moi. Elle doit bien mener quelque part. Courage ! Au pas de course, avec le peu d’énergie qu’il me reste encore ! Pourvu que je rencontre un lieu plus rassurant. Un virage, une lumière. Au moins, il y a du monde à proximité. Une ferme. J’espère qu’elle est habitée.

Au loin, le camion qui redémarre ! Ouf, il a dû se décourager. Je me sens un peu mieux. La ferme n’est plus très loin. J’entends une voix féminine qui appelle son chien. Tout s’arrange. J’entre dans la cour.
— Que faites-vous là ? me dit l’agricultrice, chaussée de bottes en caoutchouc, vêtue d’une longue blouse, les cheveux en bataille.
— Je roulais sur la départementale. Un pneu de ma voiture a crevé. Comme il n’y a pas de réseau téléphonique par ici, j’ai traversé le bois à pied et me voilà chez vous.
— On va voir ça.

Un ronflement de moteur de camion qui surgit. Ça s’approche de la ferme. J’ai l’impression que le piège se referme sur moi. Je claque des dents.
— C’est mon frère qui rentre. Il va prendre les choses en main.
Je suis figée de terreur. Je n’arrive pas à me tourner vers le mastodonte qui pénètre dans la cour, tellement le souvenir de ce type me glace. Qu’est-ce que je fais ? Je m’échappe en courant ? Aucune chance ! Et elle, elle est de mèche avec lui ?

Je jette enfin un regard vers le camion. Un jeune homme aux longs cheveux blonds au volant ! Je souffle.